Interview de Marie-George BUFFET (3ème Partie)

Publié le par Sandrine DURY

Sandrine Dury : Est-ce qu'il y a une page d'histoire que vous auriez aimé écrire, ou à laquelle vous êtes fière d'avoir contribué ?

Marie-George Buffet : J'aurais aimée être de cette période du début du siècle où il y a quand même cette poussée des femmes, dans la vie publique, politique. Avec ces combats pour le droit de vote. Quelque part, ce sont des femmes qui permettent la création du parti communiste en 1920, et puis elles ont été complètement effacées, on n'en parle pas. On se rappelle des grands dirigeants, mais de cette période on parle très peu. Ça devait être une période assez formidable, je trouve.

Et puis il y a des moments où j'aimerais être, je ne sais pas si on va y arriver, j'aimerais être à Athènes en 2004. J'aimerais qu'on ait réussi à avoir cette délégation, d'hommes et de femmes Afghans, aux JO de 2004.

Je ne sais pas si on va y arriver, on relance l'association. Voilà, j'aimerais qu'il y ait des choses comme ça, que de nouveau, il y ait des évènements qui claquent, qui font que les femmes font irruption.

Vous vous rendez compte si on avait ces athlètes. J'imagine une afghane en short, sur le grand stade, ce serait un encouragement extraordinaire.

Vous vous rappelez de ce moment merveilleux où les iraniennes, c'était pendant la coupe du monde de football 98, où l'équipe qui revient en Iran, arrive sur le stade où les femmes sont interdites, et les iraniennes qui franchissent tous les cordons et envahissent le stade pour les saluer. Je trouve que c'est des moments… où on a l'impression que plus rien ne les arrête. Plus rien. Alors que c'est quand même en Iran, avec la répression.

Et je crois qu'il y a des moments comme ça où les femmes, plus rien ne les arrêtent.

On parle souvent du mouvement de décembre 95, on ne se rappelle pas que la première manifestation de l'automne 95, c'est la grande manifestation féministe que nous faisons avec le collectif des femmes et toutes les associations, on est plusieurs dizaines de milliers dans la rue.

On ne se rappelle pas de ça. On se rappelle des manifestations syndicales après.

On efface l'histoire des femmes.

On parlait du monde de la résistance, tous les noms qui viennent sont des noms d'hommes. Vous parlez de la période d'avant-guerre, le front populaire, on se rappelle de Léo Lagrange, de Blum mais on ne se rappelle pas des trois secrétaires d'Etat qui ont été nommées pour la première fois.

Il n'y a pas une mémoire féminine de l'histoire.

Qui se rappelait ici, que de 1925 à 1935, notre parti a sorti un journal qui s'appelait "L'ouvrière". Pendant dix ans. On l'a retrouvé à la bibliothèque nationale, dans les années 90. C'était un journal quelque part féministe. Par exemple là vous avez un article (elle me montre la Une encadrée sur le mur au-dessus de son bureau), sur les loisirs de la femme. On l'a publié pendant dix ans.

On ne sait pourquoi, en 1935, tout disparaît. On avait un secrétariat d'Etat à la condition féminine au PC, et en 1935 tout disparaît. Il n'y a pas de mémoire écrite là-dessus.

Voilà, c'est des choses comme ça que j'aimerais bien… Il faut qu'il y ait une histoire féminine. Ça commence, les historiennes s'en occupent.

Quand même, cette façon de gommer les femmes de l'histoire, c'est assez étonnant.

Le pouvoir est aux hommes, donc les héros sont des hommes.

On se rappelle des femmes mais un peu comme on se rappelle de Madame Thatcher.

On va se rappeler de Catherine de Médicis, on va se rappeler de femmes qui ont été pires que les hommes, au niveau pouvoir. C'est ça qui reste dans l'histoire.

C'est étonnant. C'est pour cela qu'on a fait le travail sur "Communisme et féminisme, une histoire mouvementée". C'est le moins qu'on puisse dire.

Pourquoi en 1965, on fait des bourdes comme d'être contre la contraception.

On a des historiennes, communistes et non communistes qui commencent à travailler là-dessus.

S.D. : Tout à l'heure nous parlions de femme de… Ne vous a-t-on pas fait parfois ressentir le fait que, dans votre couple, vous soyez en avant ?

M.G.B. : Avec mon mari, quand l'un ou l'autre a eu des responsabilités, on n'a jamais joué les princes ou princesses consorts.

Donc, on est restés comme ça, quand on est entre nous, la vie continue comme avant.

En plus, comme j'ai toujours reversé au parti, je n'ai pas eu de changement de conditions de vie. Ces cinq ans n'ont pas changé mon niveau de vie.

Donc, ça n'a pas modifié nos rapports de couple.

S.D. : Et par rapport à la fonction que vous occupiez en tant que femme ?

M.G.B. : Non, alors peut-être que c'est différent dans les couples où le mari a lui-même connu ou connaît une responsabilité nationale, médiatique, etc.

Si le mari et la femme sont sur le devant de la scène, c'est peut-être là que l'on essaye de créer des rivalités.

Il y en a qui en joue aussi, il ne faut pas être naïf, il n'y a pas que les journalistes qui incitent…

S.D. : Qu'est-ce que vous pensez de tout cet étalage de la vie privée des politiques ?

M.G.B. : Je trouve ça insupportable.

Pourquoi faudrait-il voter pour untel ou unetelle parce qu'elles ont deux mômes qui sont beaux, qui sont bien habillés.

Autant, je trouve scandaleux qu'on dise que Bernadette Chirac n'a pas le droit de faire de la politique parce que son mari est Président de la République, elle a le droit de faire ce qu'elle veut. C'est une femme politique, engagée, intelligente, donc je ne vois pas pourquoi elle devrait se taire, ne pas écrire de bouquins, tout comme Sylviane Agacinski.

Autant je ne vois pas pourquoi elles devraient jouer la vice-Présidente ou la vice-Premier ministre, on n'a pas élu Madame…

On n'est pas aux Etats-Unis et ce n'est pas dans la tradition française. Et ne commençons pas à jouer ce jeu-là.

Je ne vois pas pourquoi on conteste leur droit de s'exprimer en politique, c'est d'un ridicule achevé, mais enfin. Je trouve que quelque part c'est la négation de leur indépendance, de leur autonomie propre à chacun, chacune.

Et alors, les enfants, alors ça.

S.D. : C'est quelque chose dans lequel on a essayé de vous faire entrer ?

M.G.B. : Oui, au début. Mais soyons honnêtes, à partir du moment où vous répondez clairement non, à l'ensemble des médias, et que vous avez une vie qui ne cherche pas à provoquer, il y a un très grand respect.

Je me rappelle, le premier soir, je suis rentrée à la maison, après avoir été nommée Ministre. Ma fille était en larmes. Comme il y avait mon numéro dans le bottin, elle avait été assiégée toute la journée. Donc, j'ai tout de suite dit : terminé.

Quand il y a une netteté du comportement et qu'on ne joue pas des deux côtés : n'approchez pas mais en fait, si vous approchez, ce ne serait pas si mal.

J'ai toujours entretenu des rapports avec la presse et les médias qui sont des rapports de travail. Ils font leur travail et moi le mien.

Je ne cherche pas à les amadouer, ou à leur faire des confidences, en "off" comme ils disent.

Mais je crois aussi que ça dépend beaucoup de la personnalité médiatique.

S.D. : C'est surtout avant les élections.

M.G.B. : Oui, mais il y a moins de recherche.

Regardez, l'affaire de la fille de François Mitterrand, Mazarine, quand même, ce n'est pas possible que ça ait été complètement ignoré, mais il y a eu un respect de la vie privée. Et c'est sorti quand le Président de la République a décidé de le sortir.

Disons que les hommes ou femmes politiques qui sont sur quatre pages dans Paris-Match avec leurs enfants et tout, c'est parce qu'ils ont ouvert les portes, s'ils n'ont pas réclamé le reportage.

S.D. : Vous pensez que ça a une influence ce genre de reportage avant les élections, si ce n'est de rapporter quelques voix ?

M.G.B. : Je crois qu'en France, le vote reste encore un vote de choix, même si parfois ce vote étonne, même si ce vote est parfois emmené, on a bien vu avec l'affaire de la sécurité, il peut être emmené, il peut être dévié, mais les gens votent par rapport à des propositions, par rapport à des candidats, la façon dont ils le disent.

La part de vote, parce qu'il a l'air gentil, qu'il a une belle famille et une jolie femme, reste infime.

J'ai l'impression, peut-être que je me trompe complètement. Mais je n'entends jamais parler de ça.

S.D. : Ça donne peut-être l'impression de mieux les connaître.

M.G.B. : Les gens perçoivent très vite qui vous êtes, ils ne sont pas idiots. C'est comme si moi, j'allais raconter, ou me faire prendre en photo dans une robe du soir devant un opéra, les gens diraient, qu'est-ce qu'elle a été se déguiser Buffet. Parce qu'ils savent très bien que je ne sors pas en robe du soir.

A contrario, celle qui a des robes du soir et va se déguiser en bleu de travail, on va se poser la question de ce qu'elle vient faire là.

Ils ne sont pas dupes.

S.D. : Il faut que ce soit des gens qui les fassent rêver.

M.G.B. : Oui, ce qui n'est pas le cas hélas, il faudrait que la politique refasse rêver. Qu'on est de nouveau des débats d'idées, c'est peut-être ça qui pourrait recréer un civisme. On ne peut pas demander aux gens de s'engager, s'ils n'ont pas l'impression que leur engagement est quelque chose de beau et de passionnant. Si c'est juste pour régler le niveau de propreté des trottoirs, moi, je veux bien. Mais je comprends que ça ne les motive pas.

S.D. : Les jeunes s'engagent moins maintenant ?

M.G.B. : Non, ils s'engagent différemment.

Ils s'engagent à des moments politiques quand ils pensent qu'il le faut.

Quand il y a eu des tentatives sur leurs études ou le 21 avril.

C'est l'offre politique qui ne correspond pas.

On a un retour du bénévolat des moins de trente ans.

J'avais fait un sondage qualificatif au ministère. A la question : "Quels sont vos modèles ?". C'est le retour à la famille, et leurs modèles, sont Coluche, donc la lutte contre la misère, et le pasteur Martin Luther King, la lutte contre le racisme et la discrimination. Je ne pensais pas qu'ils se souvenaient de lui.

Et puis, dès qu'un jeune est adolescent, pourquoi vous voyez encore des tee-shirts Che Guevara ? Le rêve, la libération de l'Amérique latine.

Ce n'est pas parce que Che Guevara était marxiste.

C'est tellement facile de les stigmatiser. Ça permet d'être tranquille et de ne pas se remettre en cause. Ils sont délinquants, ils ne s'intéressent à rien. Là, on est tranquille, on va leur envoyer des policiers, les mettre en prison, ils ne veulent pas travailler, et après on leur dit, dans les discours… (silence).

J'ai de l'émotion, parce que je trouve, qu'il y a un gâchis. J'espère qu'un jour cette génération de responsables politiques ne portera pas la responsabilité d'une dérive populiste de ce pays, car c'est un pays qui a toujours eu, une identité de lutte, de combat progressiste.

S.D. : Ça vous a surpris le score du 21 avril ?

M.G.B. : Qu'il soit haut Le Pen, non. Je le sentais. Par contre, ce que je n'ai absolument pas senti, c'est l'exaspération pour la gauche.

Nous avons eu une campagne difficile, puisqu'il y avait des communistes qui me disaient que, pour la première fois de leur vie, ils n'allaient pas voter communiste.

Je voyais bien que le score du parti allait être mauvais. Mais je me disais, le vote pour la gauche, ça ira.

Mais, je n'avais pas senti l'exaspération pour le gouvernement. Ça m'interpelle beaucoup.

J'ai eu l'impression de l'entendre pourtant, dans mes rencontres…

Je n'ai jamais pensé que Jospin ne serait pas au second tour, même si je trouvais sa campagne catastrophique. Il a accumulé les bourdes. Mais, je faisais ma campagne avec Robert, on avait du mal aussi, on sentait que c'était dur.

Je ne voyais pas le second tour comme ça, de toute façon…

Quelques pensées … après la rencontre :

 La nouvelle ne surprendra personne, en tout cas pas les femmes qui vivent avec leur temps, Marie-George Buffet fait parti de ces femmes qui sont évidentes à la société d'aujourd'hui.

Et il est assez édifiant de noter sur quoi porte le niveau des argumentations, voire même la mauvaise foi de certains de ces détracteurs, car cette femme est très lucide sur le chemin à emprunter, qui n'est pas celui sur lequel certains voudraient bien la voir déraper.

Même si ceci reste très anecdotique et ne suffit évidemment pas à déterminer le rapport entre Marie-George Buffet et l'idéologie communiste !

Car lorsque l'on côtoie cette dirigeante, c'est bien loin de nos pensées que traîne le fardeau de ces années inscrites sur des fondements douloureusement réels.

Ce que cette rencontre m'a enseigné, c'est que sur les échecs d'une institution, on pouvait reconstruire à souhait, même si le souvenir des fondateurs reste un culte, l'essentiel est de ne pas reprendre la place libérée par les autres, mais bien de s'autoriser à être soi-même, sans usurper un pouvoir supposer appartenir aux hommes.

Avec Marie-George Buffet on garde à l'idée que l'on n'est pas dépendant d'un destin, d'une histoire et que l'on peut toujours s'opposer à un pouvoir, à un système et que le paradoxe qu'elle représente, pour certains, réside dans le règne en marche des femmes au pouvoir.

Elle est féministe, réaliste et ne feint pas de s'interroger sur les idéaux inavouables de telle ou telle politique, si ce n'est la sienne, quand il s'agit d'accéder de l'obscurantisme à la lumière.

Car cela ne dispense pas de réfléchir avant de juger et d'agir, ce que peu d'hommes politiques savent faire, sans doute parce qu'il est plus simple et plus mâle - hein ! de batailler au nom de l'ignorance des autres plutôt qu'avec la connaissance de soi.

Quoiqu'il en soit, pour Marie-George Buffet être une femme au pouvoir ne suppose pas l'oubli de ses convictions de la première heure, mais bien une certaine idée de la politique qui en prendra plus d'un au dépourvu.

Il est vrai que quand on voit "l'état" du communisme en France, il est légitime de se demander comment est-ce qu'elle va pouvoir arranger tout ça !

Mais qu'à-t-elle a y perdre après tout, bien moins que ces prédécesseurs.

 Et qui a dit que les femmes ne croyaient plus aux contes de fées…car seule une magicienne peut encore espérer faire rêver le monde, de communisme.

Publicité
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article