Roselyne BACHELOT par Sandrine DURY: interview de Femmes (2ème partie)

Publié le par Sandrine DURY

Sandrine Dury : Pensez-vous qu'il faut savoir utiliser sa féminité dans le domaine où vous évoluez ?

Roselyne Bachelot : Sa féminité, non, mais sa part d'humanité, oui.

Le premier Ministre a qui l'on avait posé une question sur moi, a répondu : "Roselyne a un charisme, elle manie à la fois la provocation et la tendresse, ce qui fait qu'elle déclenche des émotions".

Il a beaucoup de perspicacité, il a bien décrit ce que je suis.

Et plutôt que de féminité, je parlerais d'humanité.

Je suis quelqu'un qui joue sur tous les registres des sentiments humains.

En politique, il y a beaucoup d'intellectuels desséchés, d'hommes d'action brutaux, et de compassionnels pleurnichards.

Moi, je suis les trois.

J'ai une capacité intellectuelle, je sais aussi être brutale dans mon action, pour faire changer les choses, et en même temps c'est vrai que je suis une émotive, et que je ne veux surtout pas me priver de cette part d'émotivité.

Cette phrase de Raffarin m'a touchée parce qu'elle correspond à ce que je savais du premier Ministre, c'est-à-dire qu'il porte un vrai regard sur les choses et sur les gens.  Il a bien perçu ce que je suis.

S.D. : C'est parce que vous êtes une femme que vous pouvez vous permettre d'agir sur ce registre émotionnel, ce qui serait mal venu ou mal vu, de la part d'un homme politique ? Ou est-ce plus une question de personnalité ?

R.B. : Je ne sais pas, je ne peux pas répondre, je suis arrivée à un stade de ma vie et de la politique où quand même ces questions-là ne se posent plus.

Finalement, on est comme on est !

On est en quelque sorte un peu sculpté dans sa personnalité, un être fait et plus un être en devenir, même si je me pose des questions tous les jours. Cette espèce de modelage des choix est fait dans ma vie. Et je suis heureuse des choix que j'ai faits. Je pense qu'à y regarder en arrière, je ne regrette aucun des choix que j'ai décidés.

S.D. : Ce sont des choix plus que des sacrifices ?

R.B. : Il y a aussi eu des sacrifices. J'ai sacrifié beaucoup de choses.

S.D. : Pensez-vous que ces sacrifices pèsent plus pour les femmes ?

R.B. : On m'a tellement donné. Tout le monde fait des sacrifices. La vie est une série de frustrations, de choses et de gens qu'on voudrait avoir, de situations que l'on voudrait vivre… C'est plutôt des routes que l'on prend à un moment donné, plutôt que des sacrifices, il y a un choix à faire. Est-ce que je fais tel type d'études plutôt que tel autre, ce travail ou plutôt l'autre qui ne me correspond pas, mais qui permettrait que je gagne ma vie plus vite, pour avoir un confort personnel.

A chaque fois que vous renoncez à l'autre route qui était peut-être plus facile, ou plus difficile, c'est un choix, le terme est plus adéquat.

J'ai toujours eu l'impression que c'était moi qui était la maîtresse de mes choix.

 J'ai choisi ma vie.

S.D. : Qu'est-ce qui vous a aidé à faire ces choix, à garder cet idéal ?

R.B. : C'est à l'évidence, l'éducation que j'ai reçue qui m'a donné le goût de l'effort, le goût de l'idéal, le goût de me méfier des solutions faciles.

Et puis, quelque chose qui est peut-être original dans mon parcours et dans ma famille : je n'ai aucun sens des classes sociales.

 S.D. : Ah bon ! Comment cela ?

R.B. : Pour moi, tous les gens sont pareils. Et ça amène certainement des conduites de ma part un peu atypiques. Je parle au Président de la République et à l'huissier qui ouvre la porte dans ce ministère, exactement de la même façon. Et ça me donne beaucoup de force, comme ça m'apporte beaucoup aussi.

S.D. : Dans l'échange que vous avez avec tout un chacun ?

R.B. : Oui. Je n'ai jamais vu de gens inintéressants. Donc, je ne m'ennuie jamais !

S.D. : Vous en parlez comme d'un manque, en quoi ça l'est ?

R.B. : C'est un manque peut-être parce que justement, dans cette république monarchique, ma façon de me comporter surprend, amuse, choque.

Quelquefois les esprits secs et rétrogrades trouvent que je suis un peu inconvenante. Je sais aussi, comme ma mère le disait, qu'il faut quitter les choses avant qu'elles ne vous quittent, et que tout ça se terminera un jour, où je ne serai plus dans ce bureau.

Donc, de la même façon que Montaigne disais que : "Philosopher c'est apprendre à mourir", philosopher c'est apprendre à quitter…

Donc, avec ce comportement, je quitte un peu tous les jours cette existence, par définition, finie.

Mon père, dans son bureau à l'Assemblée Nationale, n'avait aucun objet personnel. Il m'avait dit : " Il faut que tu puisses quitter le bureau tous les soirs, comme si tu n'allais jamais y revenir".

Vous voyez, il n'y a pas d'objets personnels ici.

S.D. : Pour vous, ce n'est qu'un lieu de travail qui ne vous appartient pas.

R.B. : Je vois des gens mettre des photos sur leur bureau, partout.

On m'offre des livres, et pour être sûre, au fur et à mesure que je les reçois, je les mets dans des cartons. (Elle se lève, ouvre la porte d'une pièce attenante et m'invite à venir voir des cartons ouverts, remplis de livres qui attendent son départ).

Comme ça, le soir où je partirais, les cartons seront prêts !

S.D. : C'est un regard assez particulier et très intéressant sur la façon dont vous occupez ce poste…

R.B. : Tous les jours je les fais (les cartons).

S.D. : C'est ce qui vous permet cette liberté dans votre travail ?

R.B. : Oui. Et j'ai des liens très forts avec les gens qui m'entourent. Mon chauffeur, le cuisinier. Je n'imagine pas de déjeuner ici et ne pas aller le saluer, tous les jours.

Il en a été surpris au début, car mes prédécesseurs ne le faisaient pas.

S.D. : Pensez-vous que cela change vos rapport avec les gens, avec la population ?

R.B. : Je suis très aimée, j'ai un très grand sentiment de ma dignité, de mon intégrité, de ce que je suis. Car la dignité et l'intégrité que je reconnais aux autres, je veux aussi qu'on me la reconnaisse.

Je ne suis pas populiste du tout, je ne suis pas démagogue. Je n'ai pas cette fausse cordialité qui fait qu'on tape sur les épaules des gens.

Le terme d'"Habeas corpus" est le fondement de ma vie… (Long silence).

Je suis assez rugueuse finalement.

Les membres de mon cabinet me le reprochent, enfin m'en font la remarque.

Dans mes relations avec les élus, avec les dirigeants, je parle avec beaucoup de brutalité. Quand j'ai quelque chose à dire, je le dis. Je ne fais pas de compromis.

J'ai le sentiment aussi de la mission qu'on m'a confiée, que je n'ai pas le droit de trahir. On ne m'a pas mise là pour moi, mais pour travailler. Je crois que c'est la famille d'Orange qui a comme devise, en allemand, "Ich dien", ce qui signifie :" Je sers". C'est ça.

S.D. : Vous ne prenez pas de gants pour dire ce que vous pensez.

R.B. : Quand j'ai quelque chose à dire à un élu, je lui dis : " Non je ne suis d'accord avec vous, non vous n'avez pas eu un bon comportement."

S.D. : Est-ce que vous pensez que vous devez encore rendre des comptes ?

R.B. : Bien sûr, il n'y a personne qui rende plus de comptes, qu'un homme politique. C'est une fonction où l'on est remis en cause, où l'on passe un examen tous les matins. C'est assez cruel d'ailleurs.

S.D. : Et comment le gérez-vous ?

R.B. : Si je n'en ai pas envie, je peux faire autre chose.

S.D. : Comment définiriez-vous le rapport des femmes aujourd'hui avec elles-mêmes ? A-t-il évolué, socialement ? Est-ce différent ?

R.B. : Je ne peux pas répondre à cette question pour l'ensemble de l'humanité féminine. Il est très divers.

Je ne sais pas si entre la femme salariée de Moulinex qui perd son emploi et qui a un sentiment de désarroi total devant l'humiliation qu'elle subit, la clocharde au R.M.I., la femme battue ou violée et moi, je peux parler du rapport à la féminité de chacune.

Entre la jeune "beurette" qui essaye d'assurer sa promotion sociale dans un ghetto masculin et ce que j'ai réussi à gagner. Il y a un sentiment évidemment de profonde solidarité vis-à-vis de tous ces parcours féminins, qui tous me touchent et font partie de moi. Parce que quelque part, dans chacun de ces parcours, il y a une parcelle de moi, que je retrouve, dans cette solidarité intime avec les femmes.

Mais comment les femmes sont avec elles-mêmes ?

C'est dur. C'est dur parce qu'elles sont vraiment au plein vent de cette société, de cette brutalité, de sexe, de violence. Rien dans cette société n'est fait pour elles. Non, rien.

Je n'ai pas l'impression que les femmes sont heureuses…

Globalement, car elles peuvent être très heureuses à un moment donné, dans leur vie.

Mais je n'ai pas ce sentiment-là.

 Elles s'assument, elles sont libres, et la liberté n'a pas de prix.

S.D. : Vous pensez que l'on a quand même avancé sur ce sujet ?

R.B. : Oui, on a avancé. Mais le bonheur…

Les siècles précédents d'asservissement ont anesthésié les femmes.

Et elles ont été comme des chiens qui sont heureux de manger leur soupe parce qu'ils n'ont pas conscience de ce qu'ils pourraient avoir. C'était comme une sorte de coma artificiel. Tout était cadré, on réussissait, on avait des enfants, on se mariait, on avait une robe blanche. Votre mari ne pouvait pas vous quitter, même s'il allait courir.

Les femmes étaient anesthésiées et là, maintenant, nous sommes réveillées.

Les femmes voient le monde avec leurs yeux de femme.

Elles voient le monde que les hommes leur ont fait et elles sont exténuées et terrifiées.

S.D. : C'est plutôt pessimiste !

R.B. : Non.

S.D. : Alors c'est réaliste…

Est-ce que l'on vous aborde différemment, les femmes viennent-elles vers vous autrement depuis que vous êtes ministre ?

R.B. : J'ai beaucoup de chance. Je suis vraiment entourée de, je vais employer un mot fort, de vénération.

J'ai bien sûr des manifestants qui vont venir crier "des sous, des sous".

Dans la partie désincarnée de la politique.

Mais à partir du moment où les relations deviennent vraiment des relations interpersonnelles avec les gens ou avec les groupes, je suis toujours frappée par l'intensité de ces relations.

Il y a très peu d'oppositions. Surtout beaucoup de respect et de considération.

Dans la vie politique, y compris mes adversaires me respectent.

S.D. : C'est dû à votre personnalité comme au fait que vous soyez une femme, vu que vous n'êtes pas beaucoup à ce niveau-là !

R.B. : Oui, c'est vrai que nous ne sommes pas très nombreuses.

A ce niveau-là, on est moins de dix.

Mais les hommes ne sont guères plus !

  
Quelques pensées … après la rencontre :

 

"Roselyne Bachelot a grandie dans la politique, s'est émancipée par la politique et s'épanouie en politique ! Il n'en faut pas plus que cela pour dérouter les hommes et les femmes qui la côtoient, dans son parti, comme chez ses adversaires. 

En écoutant et surtout en regardant Roselyne Bachelot, je fus surprise par son charisme, elle s'emploie à mettre en rapport son discours avec les autres, elle cherche à créer des liens, à nouer un ensemble autour d'elle, quitte à ligoter s'il le fallait ses interlocuteurs, pour qu'on la suive sur sa vision de la société et les réalisations qu'elle souhaite y apporter.

Aucun malentendu quant à son argumentation ou son comportement, et quiconque n'y adhère pas pourra y trouver dans sa façon particulière d'occuper l'espace, une invitation sur un terrain accessible parce qu'interchangeable.

Car Roselyne Bachelot ne s'est rien appropriée, elle se refuse à y laisser sa trace, physique, dans ce bureau, elle se prépare même à le quitter, avant qu'il ne la quitte. Comment envisager la nature de ces relations avec cette fonction ?

Les cartons sont déjà faits, elle a pris les devants, elle ne se laissera pas dépasser, elle dédramatise, efficacement. "Elle sert"… A quoi ? Aux autres. Et elle dans tout cela ? Au centre des conversations, sur le pouvoir, le sens à y donner, et les enseignements tirés de ces années en recherche de perfection.

Entendant dans sa façon de travailler qu'elle ne veut rien y mettre de personnel, je m'arrête sur ses propos qui soulignent, à plusieurs reprises, ce lieu de travail sans aucun lien, avec ce qu'elle est ou avec ce qu'elle n'est pas ?

C'est une transmission, de famille, dans l'acte même, car elle suit le conseil paternel.

La réalité qui s'en dégage est qu'elle est ici en représentation.

C'est une mise en scène, les masques, les costumes, tout est taillé pour des hommes qui ne les remplissent jamais, et elle, ne s'épuise pas à combler le vide de ces habits trop larges. Elle occupe sa place, elle le dit, le clame et ne se fixe à rien d'illusoire.

Pas d'attribut qui soit en rapport avec sa fonction, et pas de parité entre fonction et attribut (sexuel). Elle est une femme, et puis après ? Qui fait de la politique, et alors ? Qui est Ministre, mais encore ? Pas la première, pas la dernière, mais une des rares ! Fera –t-elle mieux que les autres ?

Une certitude, ils ne l'ont pas attendue. Et elle, saura-t-elle les attendre, ceux qui lui courent après pour sauver la planète, ou les quittera-t-elle avant …".

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