Interview de Marie-George BUFFET (2ème Partie)
Sandrine Dury : Vous pensez qu'il y a forcément un renoncement, un prix à payer inclus dans la reconnaissance du public à l'égard des femmes ? On pense souvent que si vous êtes arrivée là, c'est que vous avez sacrifié le reste, la vie de famille…
Marie-George Buffet : Oui, je crois qu'il y a cette image dominante. Je le pense.
Mais, c'est un peu de notre faute aussi.
Moi, je parle très, très peu de ma vie de famille, d'abord pour les protéger … je n'ai jamais souhaité faire argument de vente de mes enfants, comme d'autres. Et puis, c'est leur vie et ils n'auraient pas accepté.
Mais peut-être qu'on ne dit pas assez : "Je m'excuse mais je vais devoir vous quitter parce que…"
Je me rappelle des calvaires que je vivais parfois, en voyant les heures, les minutes qui passaient, en me disant la crèche ferme à 19 heures. Peut-être qu'il faut le dire plus. "Je suis désolée, mais j'ai décidé ce soir de passer une soirée en famille" ou " J'ai décidé de garder mon week-end pour ma famille".
Ça m'arrive de le dire, il y a des dates sacrées, comme l'anniversaire de mes enfants. Sauf si l'on arrive à me convaincre que c'est vraiment l'évènement politique le plus important de l'année, je dis non.
Mais, il faudrait l'assumer, je crois, plus fortement. Sans tomber dans le "gnangnan" car on assume d'être une femme aussi qui a pu apporter du bonheur à ses enfants, sans être au foyer toute la journée.
Je me rappelle, quand mon fils était petit et qu'il râlait quand je l'emmenais à la garderie, c'est vrai, de bonne heure, je lui disais, regarde la dame à côté elle amène son garçon aussi, mais seulement elle, tu vois, elle part travailler chez un patron qui l'exploite et elle revient, et n'a pas beaucoup d'argent. Tu vois il n'y a pas que quand on fait de la politique qu'on part de bonne heure le matin, mais aussi pour aller chez un patron. Et nous, on a plus de chance qu'elle et son garçon.
Et puis je les emmenais, j'essayais de leur faire connaître les lieux où j'étais.
C'est-à-dire que si je militais à un endroit, dans une mairie, où j'étais élue, ils savaient où j'étais, ils étaient déjà venus dans mon bureau, ils connaissaient des gens. Je les emmenais à des initiatives. Il n'y avait pas de coupure, il n'y avait pas un monde différent, où leur mère était.
Il n'est pas encore temps de leur en parler, mais peut-être qu'un jour ils s'ouvriront sur la façon dont ils ont vécu cela, toute cette période. Mais pour l'instant, ils ne cherchent pas à en parler, je ne vais pas provoquer de fausses questions.
D'un autre côté, est-ce que j'aurai été la femme que je suis aujourd'hui si je n'avais pas eu cet engagement ?
Peut-être que je me serais éclatée dans un métier de l'enseignement.
Mais ce qui est sûr, c'est que ça m'a ouvert des mondes, que je n'aurais pas connus, sinon. Et quelque part j'ai essayé de leur en faire bénéficier.
L'engagement qu'il soit associatif, politique, syndical n'est pas que sacrifices, il ne faut pas exagérer.
S.D. : C'est l'image que l'on veut donner des femmes qui sont à votre place ?
M.G.B. : Oui. L'engagement bien sûr…
D'ailleurs, moi j'ai vécu avec ma montre, et vous remarquerez, si vous voyez des jeunes femmes militantes, lorsqu'elles ont encore des enfants à charge, elles sont toujours à regarder leur montre.
Moi, je suis toujours à l'heure, je suis obsédée par les horaires. J'ai horreur que ce soit flou, les dates, les horaires.
Parce que ça c'est le rythme de la vie où on a trois journées en une.
Donc, c'est vrai que c'est une vie, très active, très lourde, où la part qui est la plus sacrifiée en général, c'est la part intime, c'est la part à soi.
Je parle jusqu'à 40-45 ans. Après les enfants prennent leur indépendance, on retrouve cette part.
D'où d'ailleurs le fait que, beaucoup de femmes aujourd'hui à 50 ans, s'occupent d'elles. Là c'est peut-être le moment où elles ont le plus de temps.
Donc, elles en profitent et elles ont bien raison.
Même si le rythme de vie est beaucoup plus lourd, comparé à la femme qui reste coincée entre ses fourneaux, comme dans la belle chanson de Jean Ferrat, entre sa cuisine et le feuilleton de l'après-midi à la télévision.
Il y a aussi un enrichissement, des moments de joie, des moments d'émotions extraordinaires. Moi, j'ai vécu des moments d'émotion que je n'aurai jamais eu l'occasion de vivre, émotion heureuse ou émotion malheureuse mais… (silence) même ici, et puis des moments où il y a quelque chose qui bascule, je ne les aurai peut-être pas vécu, il y a aussi ça.
S.D. : Oui, il y a l'image qui fait peut-être peur, celle de tout avoir, ou plus que les hommes.
M.G.B. : Oui, à la limite on serait des nonnes.
Mais on ne peut pas être, à priori, à la fois amante, maman, etc.
Je crois qu'on est obligé d'apprendre à gérer ça mieux. Sûrement. Moi je suis grand-mère. Et je râle si je ne le vois pas assez. Mais d'un autre côté, je me dis peut-être que ma fille et mon gendre n'ont pas envie que je les envahissent. Donc, comme ça, il y a un équilibre qui se crée aussi.
C'est vrai qu'on a des bonheurs comme femme et qu'il ne faut pas les sacrifier.
Moi, je n'ai pas envie de les sacrifier.
S.D. : Je peux vous demander quels sont les pires moments que vous ayez traversés, comme les meilleurs ?
M.G.B. : Dans ma vie de femme ou dans ma vie publique ?
S.D. : Ce que vous avez envie de me dire.
M.G.B. : Dans la vie ministérielle, il est sûr que j'ai vécu des moments durs, quand il a fallu prendre des décisions qui pénalisent la vie d'êtres humains. Quand il a fallu que je confirme la sanction de certains sportifs, quand il a fallu aller au bout dans le Tour de France en 98, je sentais bien que quelque part, mon action avait des conséquences humaines extrêmement graves, et puis j'avais une pression terrible sur les épaules, et des gens qui entretenaient cette pression bien évidemment.
C'est des moments durs mais aussi…
Chaque fois que mes actes ont eu des conséquences. Où j'ai été tenté un moment de faire un compromis, où j'ai senti un moment que j'allais peut-être céder.
Ça m'est arrivé à plusieurs reprises où à un moment donné, c'est trop dur de tenir sur vos valeurs ou sur votre décision. Et donc, vous sentez lentement l'idée qu'en fin de compte c'est si grave, vous réfléchissez en vous demandant est-ce que cela vaut le coup d'aller jusqu'au bout ?
Et alors là, vous avez des périodes terribles.
Je me rappelle, je ne lisais plus la presse, je n'ouvrais plus la radio, j'avais le sentiment complètement exagéré d'ailleurs, que j'étais la cible. Mais, c'en est même une période de crainte, car il faut assumer vos décisions.
Donc, vous vous repliez, vous vous cachez un peu. Vous ne voulez plus entendre ou voir, ce qui se dit sur vous, ça c'est des moments durs. Parce qu'il n'y avait que moi qui pouvais prendre la décision.
Alors après il y a l'entourage, mais je me suis aperçue que, chaque fois que je cédais aux pressions de l'entourage, qui cherchait à me préserver, en me disant, écoutes ce n'est pas grave, après je m'en voulais et je le payais quelque part.
Parce que je n'avais pas tenu jusqu'au bout, et je crois que c'est vrai ici aussi.
Parce qu'ici ce n'est pas pareil, parce que la politique ce n'est pas la gestion mais il faut quand même décider.
En politique, vous pouvez faire un discours, ce n'est pas tout à fait la même chose. Mais je me dis, il faut faire très très attention, en politique.
Je vais prendre un exemple concret pour me faire comprendre : Un dossier comme la sécurité, vous pouvez, et c'est ce qui est en train de se faire, petit à petit la classe politique dans son ensemble est en train de céder au discours sécuritaire.
Sous la pression d'une opinion publique, de 80%, à 85%.
Et moi, je me dis, si je lâche là-dessus et si mon parti lâche dessus, mais où va-t-on ? Et donc, d'émissions de radios en émissions de télévisions, je maintiens que oui, il faut que la sanction vienne, il faut des mesures répressives, ça c'est évident, mais il faut de l'éducatif et je pense qu'en ce moment j'énerve quand je dis ça.
J'énerve mon électorat, j'énerve tout le monde.
Alors parfois, je me pose la question, je me dis Marie-George, tu vas peut-être trop à contre-courant.
Mais, je me dis, si on ne tient plus, ça sert à quoi, d'être communiste, le parti communiste ou autre chose, mais d'avoir un engagement, si pour monter d'un point, aux fameux sondages de popularité, et éviter de descendre de trois points, vous ne portez plus le message auquel vous croyez un minimum. Ce n'est plus la peine.
Et après, vous aurez 60% des gens qui s'abstiendront. C'est tellement aseptisé maintenant le débat politique. Donc, je me dis qu'il faut tenir, alors c'est fatiguant parce que tout le monde te dit, est-ce que tu as raison, est-ce que tu as tort ? Vous avez une petite pression, amicale. Et vous avez des attaques, plus frontales.
C'est quand même la médiatisation de la vie politique, du monde sportif qui fait que, c'est encore plus dur d'avoir du courage aujourd'hui, peut-être, qu'à une autre époque.
Parce que très vite la phrase que vous avez prononcée, peut devenir l'objet d'attaques.
Moi, je suis très soucieuse de ce que va être l'avenir du débat d'idées français.
J'ai senti, au-delà du score de l'extrême-droite qui est essentiel, une montée des idées populistes, plus importantes, que ce score-là. Et je pense que des gens qui ont encore voté pour les forces progressistes, trimbalent dans leur tête des idées… Alors, ou on les contredit ces gens-là. On leur dit, oui vous avez voté pour moi, mais je ne suis pas d'accord avec ce que vous venez de me dire.
Ou est-ce qu'on les flattent dans le sens de ce qu'ils disent et à ce moment-là, un jour l'alternance se fera avec une majorité populiste.
Peut-être pas par le biais de l'extrême-droite mais par une droite plus marquée par l’extrême-droite, je pense que même si ce n'est pas payant dans les 5-6 ans qui viennent, il faut que quelques voix disent non. On ne va pas céder.
J'ai pris la sécurité mais on pourrait prendre d'autres sujets.
Il faut peut-être quand même qu'il y ait encore des voix dans ce pays qui disent non. On n'est pas obligé de penser comme 80% des français, on peut être parmi les 20%, même si on a des responsabilités, qui ne pensent pas la même chose.
Et puis, tant pis si je baisse dans les sondages, ma vie n'est pas l'audimat, et la politique n'est pas l'audimat comme on veut le faire penser, depuis maintenant un certain temps.
Mais là, c'est des moments difficiles parce que vous vous sentez très isolé… (long silence), c'est assez étonnant ça.
S.D. : Vous pensez que votre féminité a un lien avec la façon dont vous voyez les choses ?
M.G.B. : Je ne sais pas. Ou alors, il y a une part de féminité chez les hommes, parce qu'il y a des hommes aussi, qui viennent soutenir ces idées.
J'essaye de parler avec des journalistes, je leur dis : "Mais ça ne vous interroge pas ce qui se passe ?". Alors quand vous êtes en tête à tête, ils vous disent si, vous avez raison. Et tout le monde joue un peu le jeu. Il y a une sorte de jeu entre politiques et journalistes qui fait que, celui qui est le dindon, là-dedans, c'est le quidam.
Je ne sais pas si c'est une approche féminine, peut-être parce que j'ai toujours eu l'impression que je pouvais occuper mes journées à autre chose qu'à cet engagement politique, que je pouvais découvrir des romans, faire d'autres choses avec d'autres femmes, des enfants.
Que je n'ai pas envie de faire des journées de douze heures en politique pour raconter des histoires et perdre les quelques convictions que j'ai.
Ça, c'est peut-être lié à la part d'expérience de vie qui fait que j'arrive maintenant à plus de 50 ans.
Et si demain, je ne suis plus secrétaire nationale du parti, j'ai d'autres choses à faire dans ma circonscription, en tant que femme, j'ai ma liberté que je n'ai pas envie de perdre. Je ne vois pas ma vie dans le pouvoir, donc si je perds ce pouvoir, je ne suis pas inquiète.
Je me sens très libre par rapport à ça donc, à la limite, pourquoi cacher mes convictions, même si ça nuit à ce pouvoir.
C'est peut-être ça qui fait qu'on a un rapport différent.
S.D. : Les quelques femmes politiques ont une approche différente ou finalement, non ?
M.G.B. : Ça dépend quelle vision elles ont pris, je reviens au début de notre entretien.
Si elles se sont dit, il faut réussir à tout prix et donc je prends la carapace, du modèle tel qu'il a été construit en politique et je rentre dedans, alors elles peuvent avoir des comportements absolument identiques.
Si elles gardent un peu cette idée qu'elles sont femmes et qu'elles ont envie de rentrer en politique telles qu'elles sont avec leurs défauts et leurs qualités, parce que je ne dis pas qu'on est meilleures que les hommes.
Les défauts et qualités ne sont pas toujours les mêmes, même s'il y en a des communs. Je crois qu'elles ont un comportement un peu différent.
Je n'ai pas eu l'occasion de rencontrer beaucoup Madame Bachelot, mais il faudrait qu'un jour je trouve le moyen de la voir. On s'est rencontré une fois, mais il y a très longtemps, c'était au lancement de la première initiative pour le Contrat d’Union Sociale, l’ancêtre du Pacs.
Il y avait Roselyne Bachelot, Dominique Voynet… nous étions une tribune face à toute une salle avec des associations de gays et lesbiennes. Je m'étais fait chahutée parce que le parti avait tellement eu des mauvaises positions toutes les années précédentes, je m'étais fait interpellée.
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