Roselyne BACHELOT par Sandrine DURY spécialiste de la Femme(1ère Partie)

Publié le par Sandrine DURY

Extrait de Sept femmes au coeur de la tourmente. Quand l'Histoire s'écrit au féminin.
Livre de Sandrine DURY.
(Editions Médicis Albin Michel)


Ma rencontre avec Roselyne BACHELOT:

 

"Après avoir passé tous les barrages administratifs et conventionnels qui jalonnent le chemin jusqu'à un ministre, j'obtiens un rendez-vous avec Roselyne Bachelot, avant l'ambassadeur du Japon, qu'elle reçoit juste après moi.

Son bureau est moderne, sobre, sans chichis inutiles (on comprendra pourquoi dans l'interview), et Madame la Ministre de l'Ecologie et du Développement Durable se place là, confortablement installée, entre le personnage qu'elle incarne, dû à son titre et le raffinement qu'elle trouve à se garder un jardin secret, support d'une liberté cruciale à sa personne.

Roselyne Bachelot déconcerte un ordre politique établit, elle n'entre pas dans le moule, n'hésite même pas à s'en éloigner et à en jouer.

Que ce soit par un tailleur rose bonbon, aujourd'hui renommé, ou par son combat, seule, dans son camp politique, contre tous, pour soutenir le Pacs. Un sujet qui méritait bien une déréliction de ces homologues masculins pour une adhésion populaire !

S'il est certain que peu de femmes ont participé à l'exercice du pouvoir, Roselyne Bachelot sait comment les femmes peuvent influencer l'histoire, d'une manière décisive souvent, et elle s'en donne les moyens.

L'énergie créative et probablement les tensions, si ce n'est les contestations, inévitables à un tel poste, arriveront certainement à propos pour qu'elle y intègre son discours, qui se garde d'en rajouter sur la particularité des femmes pour ne s'attacher qu'à la règle, à la loi, à la responsabilité qui mise sur l'acte, sur ses conséquences et non sur les étiquettes ou les vaines promesses, catégorie privilégiée des beaux parleurs. "

 
Sandrine Dury : J'aimerais connaître les raisons qui vous ont amené à vous engager dans la vie de la cité, à entrer en politique.

Roselyne Bachelot : C'était un mouvement complètement naturel. Je suis d'une famille où l'engagement politique fait parti du quotidien, de la vie. Mon père était parlementaire, ma mère militante, résistante. Les conversations tournaient autour de la politique à 80%. Pas de la politique politicienne, mais de la France, du combat des idées, une famille très imprégnée d'histoire, avec des gens d'un très haut niveau culturel et intellectuel.

Donc, concernant l'engagement politique, c'est comme si vous me posiez la question : " Est-ce que vous avez l'intention de déjeuner ou de dîner ?".

C'est à peu près du même ordre. Je n'imaginais pas ne pas le faire, comme on n'imagine pas de ne pas respirer.

C'est aussi vrai que la phrase de Périclès qui était au-dessus du bureau de mon oncle, qui était également mon parrain, "Celui qui ne s'occupe pas de politique, non seulement renonce à s'occuper de ses propres affaires mais ne s'occupe de rien du tout".

S.D. : De quelle façon cet engagement a-t-il influencé vos choix, vos prises de positions, en tant que femme ?

R.B. : Il y a une telle osmose entre mes choix, ma vie politique et ma vie intime qu'il est difficile de répondre à cette question.

Vous voulez savoir si ma famille m'a influencée ?

Est-ce que je me suis positionnée en rupture ou en continuité ?

S.D. : Oui.

R.B. : Je dirais ni l'un, ni l'autre. Car ce n'est pas une rupture, puisque les choix politiques, familiaux sont les mêmes. On voit parfois des gens adopter un choix révolutionnaire, en opposition avec celui de leurs parents. Ce qui n'a pas été mon cas. Ce n'est pas non plus une continuité, ce n'est pas un héritage.

C'est vraiment une famille où le respect de la liberté individuelle, de l'Habeas corpus est très fort, j'ai toujours eu le sentiment d'un choix collectif.

C'est plus dans le sens d'une démarche de clan, que dans celui d'une démarche de filiation.

Avec une très grande liberté de ton.

Si vous m'entendiez, par exemple, parler avec mon père, puisque ma mère est décédée d'une leucémie, il y a déjà très longtemps, c'est vraiment une relation égalitaire. Je lui dit avec beaucoup de brutalité, de vérité, ce que j'ai à lui dire, et aussi beaucoup de respect. Et il a le même respect et la même tonicité à mon égard.

S.D. : Est-ce qu'en tant que "fille de", on s'attendait à une démarche particulière de votre part, en politique ?

R.B. : Il est vrai que l'on attendait beaucoup de moi. J'avais des parents extrêmement exigeants, car ils l'étaient déjà énormément vis-à-vis d'eux-mêmes.

Exigeants dans la rigueur intellectuelle, tout ce qui était amusant pouvait paraître suspect.

La phrase de ma mère était toujours : "Il faut quitter les choses avant qu'elles ne vous quittent".

Elle a eu de la rigueur dans sa façon de voir la vie, dans sa mort.

Je suis d'une famille extrêmement modeste où tout se mérite.

S.D. : Est-ce que ce sont ces valeurs qui vous ont permis d'arriver là où vous êtes aujourd'hui ?

R.B. : Je crois oui, le travail…

Je ne crois qu'en trois valeurs : - en un le travail, en deux le travail, en trois le travail. (Rires).

S.D. : Est-ce que cela vous a conduit également à vous réaliser en tant que femme ?

R.B. : Qu'est-ce que vous entendez par "se réaliser en tant que femme" ?

S.D. : Que vous aviez peut-être des valeurs féminines fondamentales et que la politique a été le domaine qui vous a permis de les mettre en œuvre.

R.B. : Je me suis réalisée, en politique, d'abord en tant qu'être humain. Je n'ai jamais ressenti mon entrée en politique, dans une famille très égalitariste, puisque ma mère était féministe, comme une revanche de ma condition féminine.

Par contre, je l'ai vécu comme une exigence de solidarité vis-à-vis des autres femmes. Je n'ai pas eu, dans ma démarche, l'idée de dire : "Je vais réussir là où elles ont échoué". Mais inévitablement, quand on a une mère qui vous a donné à lire, à l'âge de onze, douze ans "Une chambre à soi" de Virginia Woolf et les livres de Simone de Beauvoir, tout cela assorti, d'explications très fortes, sur ce qu'était la condition des femmes et en quoi, j'y avais échappé par tout ce que l'on m'avait donné. Avec, en plus, cette chance que j'avais eu de vivre dans une famille unique, je devais la partager avec les autres.

C'est vraiment ça, c'est la notion de mission.

C'est un peu christique, peut-être, mais si je me suis réalisée c'est en tant qu'être humain, au service de ceux et de celles dont j'avais saisi l'état d'asservissement.

Vous savez, il y a deux sortes de démarches en politique.

Celle des femmes qui comme moi ont échappé à l'asservissement, mais qui sont en général, très peu coopératives avec les autres femmes. Françoise Parturier parlait de celles qui franchissent les arcs de triomphes et qui claquent ensuite les portes derrière elles. Et il y en a beaucoup en politique.

Et puis il y a les femmes qui ont des revanches à prendre, qui ont été malheureuses et qui cultivent une logomachie minoritaire. C'est la chambre des affligées.

Je crois que je ne fais parti d'aucune des catégories.

Je fais partie de celles qui ont eu de la chance et qui pensent que cette chance, elles doivent la faire partager à d'autres.

L'éducation exceptionnelle que j'ai reçue, fait que je ne ressens pas les autres femmes comme des rivales.

C'est sans doute assez rare dans le comportement féminin. La jalousie est un sentiment qui m'est inconnu.

S.D. : Ah bon ?

R.B. : Oui, la rivalité, je ne la connais pas.

Je ne suis pas homosexuelle et pourtant j'aime profondément les autres femmes.

 Je les trouve belles. J'aime avoir de belles amies, intelligentes autour de moi. Il y a une vraie solidarité, qui n'est pas une solidarité misérabiliste. J'aime les femmes.

S.D. : Que pensez-vous de l'image qu'a le public des femmes politiques ? On pense souvent que c'est une vie de sacrifices et de renoncement, pour parvenir là où vous êtes.

R.B. : Il y a deux choses : l'image et la réalité.

Evidemment l'image des femmes a changé, même si je rencontre des relents d'antiféminisme, de sexisme et de machisme, presque tous les jours.

Je prends ça d'une manière un peu amusée parce que finalement, j'ai assez de satisfactions autres, pour relativiser les attaques dont je suis l'objet et qui peuvent prendre parfois des allures terribles, terrifiantes. Je le vis encore ces derniers jours avec une attaque dans mon département, sans paranoïa aucune, je pense que les gens qui sont à l'origine de ces attaques ne l'auraient jamais fait, contre un homme. Certainement.

Et puis, il y a la réalité.

La vie politique entraîne des sacrifices considérables, tout à fait évidents, mais comme pour un homme.

Peut-être plus que pour un homme parce que la structuration des rapports hommes-femmes dans la société est plus défavorable aux femmes.

Une femme attend un homme, un homme n'attend pas une femme…

S.D. : Pensez-vous qu'il y a eu des progrès quant à la place des femmes en politique, ou ne serait-ce pas plutôt que les hommes n'ont plus vraiment le choix et continuent, malgré tout, de penser que les femmes viennent y prendre la place d'un homme plus compétent ?

R.B. : Non, je ne dirais pas ça.

Je dirais que les hommes et les femmes attendent de nous, et c'est sans doute le piège qui nous est tendu, des comportements différents.

Que nous nous réfugions dans des rôles maternels.

Nous y retrouvons notre légitimité.

Les citoyens attendent la présence de femmes en politique, mais dans des aspects, dans des secteurs et selon des méthodes et des comportements bien différenciés. Et c'est sans doute là qu'est le processus de ghettoïsation, le piège pour les femmes.

S.D. : Pensez-vous que les femmes doivent encore payer le prix de ce qu'elles ont acquis ?

R.B. : Il ne faut pas non plus faire de paranoïa.

Le milieu politique et du pouvoir, mais aussi des affaires, est d'une violence inouïe.

A la tête des télévisions, dans le monde du journalisme de la presse écrite, quand on n'est pas un gratte-papier à faire les chiens écrasés, dans le monde des affaires… évidemment.

Je suis numéro neuf du gouvernement. On voit bien que arrivé sur le haut du piton rocheux, c'est très violent. Il y a des orages, des tornades, si je ne voulais pas aller vers cela, j'ai des moyens d'exercer un métier dans lequel je gagnerais très bien ma vie. Donc, vraiment, le gémissement est d'une hypocrisie…

C'est sans doute le fait de voir des femmes être capables de supporter cette violence, comme des combattantes, qui trouble ceux qui nous observent.

S.D. : Quelle qualité faut-il, et que vous avez, de plus que les autres femmes de la population, pour justement être à ce poste-là ?

R.B. : Il y a beaucoup de femmes qui n'ont pas mon statut social, mes fonctions et qui déploient des qualités individuelles.

Il y a aussi dans ma carrière politique un facteur de chances, d'opportunités, et puis, au fur et à mesure je construis, j'apprends tous les jours, je m'arme, je me renforce.

J'ai certainement les qualités qu'il faut, même si c'est très difficile de parler de soi. Je connais mes qualités, d'abord une capacité d'impulsion et de compréhension, j'ai beaucoup de courage, je suis têtue, mais ça n'a rien d'exceptionnel.

 S.D. : Vous pensez que c'est un combat que vous menez ?

R.B. : Oui, un combat contre soi-même surtout, pas un combat contre les autres. Je ne l'ai jamais senti comme ça.

Je me suis toujours vue comme un arbre, comme une sorte de séquoia, c'est-à-dire comme un arbre majestueux avec des branches qui seraient très touffues et des racines très profondes.

Je suis une sorte de roc, ce qui ne veut pas dire que je ne suis pas sensible, mais je veux dans ma vie, toucher à la terre et au ciel.

Ce qui est important dans ma vie, c'est que j'ai un idéal, je crois que comme mes parents, je peux mourir pour cet idéal.

Je ne fais pas de la politique pour avoir une place.

Si je réfléchis au sens que je veux donner à ma vie, je pense ne m'être jamais compromise.

N'avoir jamais eu de compromissions.

Je me suis trompée, bien entendu. Mais je n'ai jamais fait le contraire de ce à quoi je croyais.

Si, prendre un thé à la place d'un café, mais ce sont des choses accessoires !

S.D. : L'avez-vous atteint cet idéal ?

R.B. : Non, par définition, un idéal est une perfection intangible, et puis à partir du moment où l'on a réalisé son idéal, la vie n'a plus de sens.

Et ce n'est pas mon idéal, mais celui que j'ai pour mon pays.

Quant à moi, si j'ai réalisé ma carrière personnelle, ma réussite, oui.

Ce que je voulais, je l'ai eu, même au-delà.

S.D. : Vous pensez que c'est peut-être ce qui différencie les femmes et les hommes politiques, votre quête d'un idéal plutôt que d'une place où vous inscrire ?

R.B. : Je me méfie beaucoup des différences entre hommes et femmes.

Vraiment, je me refuse à me cantonner dans cette vision déterministe.

Je pense qu'il y a des hommes qui ont des qualités féminines comme des femmes qui ont des qualités masculines.

Je sais pourtant que je suis une femme et que je ne fonctionne pas comme un homme.

Quelque part je prends tout cela moins au sérieux qu'eux.

Très souvent, je me regarde de l'extérieur, je regarde le personnage que je suis, que l'on voit, ou que l'on pense que je suis et je me dis que, finalement, ce n'est pas la vraie Roselyne.

Parfois le regard des autres et le personnage que l'on vous force à jouer sont assez éloignés. D'autant qu'il faut bien comprendre que la vie politique est extrêmement monarchique et représentative. Ceci dans le sens de la représentation.

Il y a une étiquette, un protocole, un décorum très fort. Donc, nous sommes empêtrés dans des habits, au sens figuré, qui sont quand même presque trop grands pour soi.

S.D. : Vous arrivez à garder cette distance sur votre image ?

R.B. : Oui, cette ironie. Je souris, je regarde tout cela un peu comme un théâtre, une "commedia dell'arte".

[suite voir partie 2]

 

 

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